LE DHARMA ET LE MONDE MODERNE
Octobre – Décembre 2012

Guéshé Kelsang Wangmo, Manali, Inde, mai 2011
En avril 2011, Guéshé Kelsang Wangmo est entrée dans l’histoire en devenant la première femme guéshé, ouvrant aux nonnes une voie nouvelle d’accession à un haut niveau d’excellence scolastique et à des postes d’enseignement importants, toutes choses qui jusqu’à présent étaient le domaine réservé des moines. “Ce fut une grande joie de voir que le diplôme de guéshé avait été décerné à la vénérable Kelsang Wangmo. J’espère qu’elle sera très vite suivie par de nombreuses autres nonnes, dont certaines ont déjà terminé leurs études depuis des années”, déclarait tout récemment à Mandala la vénérable Kunphen, SPC au Tushita Meditation Center de Dharamsala. “C’est vraiment un grand pas en avant qui va rehausser considérablement l’estime et la valeur accordées aux nonnes.”
En juillet 2012, Guéshé Wangmo a répondu par mail aux questions de Mandala depuis chez elle à McLeod Ganj, en Inde. Notre article complet sur Guéshé Wangmo et l’émergence de la femme guéshé est paru dans le numéro imprimé de Mandala d’octobre-décembre 2012 [version en anglais].
Mandala : Comment êtes-vous arrivée à étudier le bouddhisme tibétain et à prendre les vœux monastiques ?
Guéshé Wangmo : Je suis née et ai été élevée en Allemagne. Après avoir fini mes études secondaires et avant de m’inscrire à l’université, j’ai décidé de prendre un peu de temps libre et de voyager. C’était une période pleine de confusion pour moi. Je ne savais pas quoi étudier ni même, ce qui est pire, quoi faire de ma vie. Je me sentais attirée par les études de médecine, mais en même temps j’étais très intéressée par la psychologie, l’anthropologie et les langues. Parfois j’avais envie de me marier, de fonder une famille et de m’installer près de ma ville natale, et parfois je voulais être indépendante et vivre sur un autre continent. J’espérais que me donner un peu de temps et voyager m’aiderait à prendre une décision.
Je suis partie pour l’Egypte, puis Israël, où j’ai travaillé comme bénévole dans un kibboutz pendant quelques mois. Puis j’ai voyagé sac à dos à travers la Grèce, la Turquie et la Thaïlande. Quand je me suis trouvée à court d’argent, j’ai travaillé quelque temps au Japon avant de poursuivre vers l’Indonésie et finalement l’Inde.

Guéshé Wangmo, dans ses tout premiers temps à Dharamsala en Inde, au début des années 90. Avec l'aimable autorisation de Guéshé Kelsang Wangmo.
Quand je suis arrivée à Calcutta au printemps 1990, il faisait déjà très chaud, alors j’ai pris un train en direction du nord, pour Varanasi (Bénarès). Après pas mal de tourisme, quelques coups de chaleur et une dysenterie, je suis arrivée à Manali, petite station de montagne, où d’autres voyageurs me parlèrent de Dharamsala, de Sa Sainteté le Dalaï Lama, de la communauté tibétaine en exil, et… de somptueux gâteaux au chocolat. Du coup, j’ai décidé de passer quelques jours à McLeod Ganj avant de retourner en Allemagne.
Arrivée à McLeod Ganj en fin d’après-midi, je me sentais plutôt épuisée et déçue. J’avais bien sûr rencontré des gens formidables et appris plein de choses pendant mes voyages, j’étais entrée en contact avec des cultures et des coutumes intéressantes, mais je n’avais pas trouvé les réponses que je recherchais.
La plupart des hôtels étaient pleins ce jour-là. Finalement, j’ai atterri dans une chambre double à partager avec trois autres filles. Quand je me suis couchée ce soir-là, sur un matelas par terre, je me sentais perdue et malheureuse. Mais quand je me suis réveillée, tout avait changé. Je me souviens qu’en ouvrant les yeux, j’ai vu un cafard courir sur le poteau à côté de ma tête et j’ai pensé à quel point j’étais heureuse. Je me sentais si heureuse et en paix que j’ai décidé de prolonger ma visite et de rester quelques semaines. Avec le recul, je pense maintenant que la raison de mon brusque changement d’humeur est que McLeod Ganj, même encore maintenant malgré tous ses hôtels, ses restaurants et ses touristes, est un endroit très spécial et très béni du fait de la présence de Sa Sainteté le Dalaï Lama, d’autres grands lamas et d’un grand nombre de pratiquants.
J’ai trouvé une chambre agréable et j’ai commencé à explorer McLeod Ganj et ses alentours. Après quelques semaines, je me suis inscrite à un cours de méditation bouddhiste donné par un Indien né et élevé dans la communauté parsie (culte zoroastrien) de Bombay. Quand il était jeune, il s’était intéressé au bouddhisme Theravada, était devenu bouddhiste et avait commencé à donner des cours de bouddhisme Theravada comprenant enseignements et méditation.
Le premier jour de ses enseignements, qui portait sur les quatre nobles vérités, a complètement transformé ma vie. J’avais bien sûr énormément de questions, mais la plus grande partie de ce qu’il expliqua m’a paru avoir énormément de sens ; c’était comme si tout se mettait en place, et je voulus immédiatement en apprendre plus sur le Dharma. A la suite de ce cours, cet enseignant indien organisait une retraite d’été d’un mois au Tushita Meditation Center, à laquelle je participai. Pendant cette période, je lus L’énergie de la sagesse de Lama Yeshé. Cette lecture eut un impact énorme sur moi et m’attira vers les enseignements du mahayana.
Après la retraite d’été, j’ai commencé à suivre les enseignements de lamas tibétains, tels que Kirti Tsènshab Rinpoché, Lati Rinpoché, etc. En automne 1990, je suis allée au monastère de Kopan, ai suivi un cours de la vénérable Karin Valham et ensuite le cours de novembre d’un mois donné par Kirti Tsènshab Rinpoché. J’avais maintenant une foi très grande dans le bouddhisme tibétain et je voulais devenir nonne.
Puisque j’avais finalement trouvé ce que je cherchais, j’ai appelé mes parents pour leur expliquer ce que j’avais fait au cours des derniers mois et leur demander leur bénédiction pour prendre l’ordination. Evidemment, ma mère en conçut une très grande inquiétude car elle ne connaissait rien du bouddhisme tibétain et en conclut que j’avais rejoint une secte. “Ne donne pas ton argent !” me prévint-elle car elle pensait que j’avais subi un lavage de cerveau dans ce but. Elle prit littéralement le premier avion et arriva au Népal le jour suivant.
Une fois à Kopan, ma mère put se rendre compte par elle-même de ce que je faisais. Elle rencontra quelques étudiants de langue allemande et comprit bientôt toute l’importance que revêtait pour moi le fait de prendre les vœux monastiques. Elle me demanda cependant d’attendre quelques mois et, comme je souffrais de dysenterie chronique, de l’accompagner en Allemagne pour me soigner. Si après cette période je persistais dans mon souhait de devenir nonne, mes parents me donneraient leur bénédiction. Avant de retourner en Allemagne, ma mère et moi nous sommes arrêtées à Varanasi pour recevoir l’initiation de Kalachakra donnée par Sa Sainteté le Dalaï Lama. De mon côté, je n’ai pratiquement rien compris ; quant à ma mère, elle a passé toutes les sessions d’enseignement à faire du shopping en ville !
Au printemps 1991, après avoir passé quelques mois avec ma famille, je suis retournée à Dharamsala. J’ai loué une chambre à Tushita et j’ai reçu l’ordination de rabdjoung de Kirti Tsènshab Rinpoché. Ne sachant pas trop où aller en tant que nonne fraîchement ordonnée, je décidai de rester dans l’environnement protecteur de Tushita et de travailler à la bibliothèque. Quand vint la mousson, j’y fis la retraite de Vajrasattva de trois mois.

Guéshé Wangmo, après son ordination, avec des amies de Jamyang Choling Nunnery, McLeod Ganj, milieu des années 90. Avec l'aimable autorisation de Guéshé Kelsang Wangmo.
Quand avez-vous rencontré Lama Zopa Rinpoché ? Quelle est votre connexion avec Rinpoché ?
Pendant tout ce temps, je brûlais d’envie de rencontrer Lama Zopa Rinpoché car j’avais tellement entendu parler de lui. Malheureusement, il était trop occupé à l’époque pour pouvoir venir à Tushita.
Cependant, après la retraite de Vajrasattva, j’eus vent d’une rumeur selon laquelle Rinpoché pourrait enseigner au cours de novembre à Kopan. Si bien qu’à l’automne 1991, je suis allée au Népal et au bout d’un certain temps j’ai finalement rencontré Rinpoché. Il enseigna une partie du cours de novembre et il eut un impact sur moi que n’a jamais eu aucun autre lama, à l’exception de Sa Sainteté le Dalaï Lama. Il m’est impossible d’exprimer ce que je ressens en présence de Rinpoché, le simple fait d’y penser me fait monter les larmes aux yeux. C’est l’un des êtres les plus étonnants que j’ai eu l’occasion de rencontrer et il a véritablement changé ma vie par l’inspiration que donne son exemple et par ses enseignements sans égal.
Après le cours de novembre, je reçus les vœux de guétsoul de Kirti Tsènshab Rinpoché, en même temps que le vénérable Tony Beaumont, la vénérable Rita Riniker, la vénérable Fran Mohoupt et quelques autres Occidentaux. J’eus également une audience avec Lama Zopa Rinpoché, qui me conseilla de faire 400.000 prosternations, 300.000 offrandes de mandala, 200.000 refuges, etc. De Kopan, je partis donc pour Bodhgaya pour commencer les prosternations. Quand la chaleur devint trop forte, je continuai à Dharamsala où je pris une chambre à Elysium House près de Tushita.
Au départ, j’ai vraiment apprécié l’environnement de retraite tranquille et paisible, et le fait de passer beaucoup de temps toute seule. Cependant, mes limites m’apparurent bientôt, surtout parce que j’avais si peu de compréhension du Dharma et tant de questions sans réponse. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’apprendre le tibétain et de recevoir plus d’enseignements.

Lama Zopa Rinpoché enseignant à Tushita Meditation Center, avec Guéshé Kelsang Wangmo dans l'assistance. McLeod Ganj, Inde, mai 2012. Avec l'aimable autorisation de Tushita Meditation Center.
Après avoir reçu l’autorisation de Lama Zopa Rinpoché et de Kirti Tsènshab Rinpoché, je me mis en quête d’un professeur. Une de mes amies, une nonne tibétaine qui est la nièce du regretté Guèn Lamrimpa, me parla de Guéshé Gyatso-la, un professeur de l’Institut de dialectique bouddhique (IBD) très érudit et d’une grande expérience. Le jour suivant, j’allai le voir pour lui demander de m’apprendre le tibétain. Il me dit : “Je vais vous apprendre comment débattre parce que c’est la manière la plus rapide d’apprendre le tibétain.” Comme je ne connaissais rien au débat et voulais apprendre le tibétain le plus vite possible, j’étais très excitée. C’est ainsi que je fis connaissance avec cet outil si efficace qu’est le débat.
Quand avez-vous commencé les études de guéshé ? Pouvez-vous décrire ce que signifie le fait de poursuivre ce type d’étude ? Est-ce que le fait d’être une femme vous a rendu les choses plus difficiles ?
La technique du débat a été pour moi si utile qu’en 1993 je m’inscrivais dans la nouvelle classe de programme d’étude de guéshé à l’Institut de dialectique. A l’époque, je ne savais pas exactement en quoi consistait ce programme d’étude ni combien de temps cela prendrait. En fait, je me disais que, puisqu’on en parlait comme d’une entreprise très exigeante et difficile, je ne tiendrais sans doute pas le coup bien longtemps. Je décidai donc d’étudier pendant environ deux ans, dans l’espoir d’être capable d’en apprendre assez pour lire les textes et recevoir des instructions directes des enseignants tibétains.
Comme je savais que la plupart de mes camarades de classe seraient des hommes, j’ai aussi exploré les possibilités de poursuivre mes études à l’une des nonneries. Cependant, à l’époque, les nonneries tibétaines n’acceptaient pas de nonnes étrangères dans leurs programmes d’étude car elles parvenaient à grand peine à loger et à nourrir leurs propres étudiantes. Dolma Ling ne représentait encore que quelques nonnes qui s’entassaient dans un bâtiment indien très exigu non loin de l’endroit où la nonnerie est construite maintenant. Il n’y avait que 12 nonnes environ à Jamyang Choling et elles vivaient dans des étables rénovées à McLeod Ganj en attendant que l’achat du terrain destiné à leur nouvelle nonnerie soit finalisé. Ganden Choling à McLeod Ganj avait bien déjà établi un institut à part entière, mais il était complètement submergé de nouvelles nonnes arrivant du Tibet pratiquement tous les jours. Finalement, prenant en compte les restrictions de visa et autres éléments similaires dans les autres nonneries en Inde et au Népal, je décidai que l’IBD était ce qu’il y avait de mieux pour moi.
Initialement ma classe comprenait plus de 40 étudiants, dont la majorité était des moines tibétains. Il y avait aussi quelques étudiants étrangers, mais malheureusement au bout de quelques mois, la plupart quittèrent la classe, à l’exception d’un moine britannique (vén. Josh Gluck) et d’un laïc américain (Don Eisenberg) qui l’un comme l’autre poursuivirent leurs études pendant environ 10 ans.
Notre programme d’étude se calque sur celui du monastère de Drepung Loseling. Nous utilisons les mêmes textes et la plupart de nos professeurs ont été formés là-bas. La première année, nous avons étudié les Sujets choisis (tib. due tra), Conscience et connaissance (tib. Lo rig) et Signes et raisonnements (tib. ta rig). Puis, pendant les six années suivantes, nous avons étudié l’Abhisamayaalamkara par Maitréya, étude qui est aussi décrite comme celle des Soutras de la Prajnaparamita (les soutras de la Perfection de la sagesse). Ensuite, nous avons étudié Madhyamaka (la Voie du milieu) pendant trois ans, l’Abhidharmakosha (Trésor de connaissance) pendant deux ans et le Vinaya (Discipline) pendant encore deux ans. Etant donné que l’Institut a été fondé par Sa Sainteté le Dalaï Lama qui souhaite que les étudiants reçoivent une éducation rime, c’est-à-dire non sectaire, nous avons aussi passé trois semestres à étudier et débattre les trois autres traditions tibétaines. Notre institut invita un khenpo de Namdrolling pour la tradition Nyingma. Puis nous avons passé un semestre à Dzongsar Shetra pour la tradition Sakya et un semestre à Sherab Ling pour la tradition Kagyou. Et les deux dernières années du programme ont été passées à étudier la Grande exposition des étapes du tantra (tib. nga rim chen mo) de Lama Tsongkhapa.

Sa Sainteté le Dalaï Lama avec Guéshé Kelsang Wangmo et sa mère, à Dharamsala, Inde, avril 2011. Avec l'aimable autorisation de Guéshé Kelsang Wangmo.
A l’exception du dimanche, nous avions habituellement une heure et demie de classe et environ quatre heures de débat tous les jours. A la fin de chaque année, nous devions passer des examens écrits et de débat. A la fin de l’étude des soutras de l’Abhisamayaalamkara/Prajnaparamita, nous avons passé de nombreux examens écrits et de débat pour vérifier nos connaissances acquises au cours de l’ensemble de la période de six ans passée à étudier ces sujets. La même chose s’est répétée à la fin de l’étude de Madhyamaka. Les autres années, nous avons dû passer tous les ans entre trois et quatre examens et à la toute fin des études nous avons présenté une thèse de 50 pages en tibétain.
Quand j’ai commencé le programme, je savais quelques petites choses sur le débat, mais je ne connaissais presque rien du tibétain parlé. J’avais donc de grandes difficultés pour communiquer avec mes camarades de classe. Néanmoins, comme Guéshé Gyatso-la l’avait prédit, j’ai rattrapé mon retard très vite car le débat, comme diraient les Tibétains, “avait délié ma langue”.
Notre classe a eu beaucoup de chance parce que nombre de mes camarades venaient des monastères de Sera, Drepung ou Ganden, où ils avaient déjà étudié de nombreuses années. Ils avaient été envoyés à l’IBD par leurs professeurs pour apprendre l’anglais ou la grammaire tibétaine, ou parce qu’ils avaient des problèmes de santé à cause du climat chaud de l’Inde du Sud. Certains d’entre eux étaient donc déjà très avancés, mais la règle de l’Institut à l’époque voulait que tout nouveau venu s’inscrive dans la classe des débutants. Cela s’est avéré très avantageux pour le restant de la classe parce qu’en débat, fondamentalement, on apprend les uns des autres. Qui plus est, certains d’entre nous ont eu la chance de passer leurs vacances d’hiver au monastère de Drepung Loseling pour les stimuler dans leurs études. Au début, je fus même autorisée à participer au débat avec les moines là-bas.
Ceci dit, j’ai trouvé les dix premières années extrêmement difficiles. A cause de la barrière de la langue et des différences culturelles, j’étais souvent perdue et déconcertée car je ne comprenais pas pourquoi les choses étaient faites de telle ou telle façon. De plus, le tibétain n’étant pas ma langue maternelle, je devais travailler très, très dur pour ne pas rester à la traîne. Ce qui était encore plus difficile que tout, c’était le fait que j’étais la seule femme de ma classe. Le programme d’étude était si exigeant et prenait tellement de temps qu’il était pratiquement impossible d’entretenir des relations sociales à l’extérieur. Ainsi les seules interactions avec les autres avaient lieu sur l’aire de débat, en classe ou quand nous nous réunissions pour préparer les débats, etc. Mes camarades étaient très proches les uns des autres, mais en même temps ils s’efforçaient d’être de bons moines et ne voulaient pas passer du temps avec une nonne. J’avais une relation plus proche avec peut-être un ou deux de mes camarades qui venaient occasionnellement me voir pour me remonter le moral. Il est arrivé que je me sente si seule et si malheureuse que je ne savais pas comment j’arriverais au bout des mois suivants.
Je pense que c’est essentiellement grâce à la bonté de mon extraordinaire professeur, Guéshé Gyatso-la, que je n’ai pas abandonné. Chaque fois que j’avais un problème, je pouvais aller le voir. Il m’aidait dans mes études, m’expliquait les points difficiles, me conseillait et m’encourageait à continuer. Par-dessus tout, il y avait aussi la joie de l’étude qui m’aidait à poursuivre. Etudier et débattre les textes bouddhiques sacrés a été pour moi une source de bonheur et de satisfaction profonde. Cela a donné à ma vie un sens tellement plus grand et a placé mon esprit dans la direction du Dharma. C’est pour cela qu’en dépit des difficultés, je ne regrette pas un seul jour de ces 18 dernières années.
J’ai passé mon examen final à la fin de 2009 et environ une année plus tard, j’ai soutenu ma thèse de 50 pages. Le sujet que j’ai choisi pour ma thèse était la production dépendante.

Guéshé Kelsang Wangmo et ses camarades de classe après la cérémonie de remise de diplôme, avril 2011, Dharmasala. Avec l'aimable autorisation de Guéshé Kelsang Wangmo.
On m’avait bien dit que l’Institut de dialectique faisait des démarches pour obtenir la permission de décerner des diplômes de guéshé à ceux qui avaient accompli le programme avec succès, mais je ne croyais pas que cela se produirait si vite car traditionnellement seulement Séra, Drepung et Ganden peuvent octroyer ce diplôme. Beaucoup parmi nos moines pouvaient en fait obtenir leur diplôme de guéshé au monastère de Drepung Loseling car, après en avoir terminé avec leurs examens à l’Institut de dialectique, il leur suffisait d’aller passer quelque temps à Drepung, remplir quelques formalités (comme entrer officiellement au monastère, etc.) et au bout de quelques semaines, ils recevaient leur diplôme. Cependant, comme seuls des moines peuvent entrer officiellement au monastère, cela ne marchait pas pour une nonne. C’est pourquoi, l’Institut de dialectique a fourni d’importants efforts pour pouvoir décerner le diplôme à tous ses étudiants, y compris les nonnes.
En avril 2011, c’est arrivé enfin : l’autorisation a été accordée par Sa Sainteté le Dalaï Lama et le ministère de la religion et de la culture. Au cours d’une cérémonie élaborée, mes camarades de classe et moi-même, ainsi que les étudiants d’une classe plus ancienne, nous avons reçu le diplôme de guéshé.
En dépit de l’aspect légèrement controversé de la situation, bon nombre de Tibétains m’ont dit que c’était une étape importante de la préparation du terrain pour que les nonneries puissent décerner le diplôme de guéshé aux nonnes. Dès l’année prochaine, les nonnes des nonneries guéloukpa situées en Inde et au Népal qui ont accompli le programme d’étude complet auront la possibilité de réviser ce qu’elles ont étudié et de passer les examens pendant les quatre prochaines années. Si elles réussissent, ces nonnes deviendront des guéshés.
Quel conseil donneriez-vous à une nonne qui voudrait entreprendre le programme de guéshé ?
Mon conseil serait de ne pas se laisser intimider par les nombreuses années devant elle mais au contraire de prendre un jour à la fois. Le plus important, c’est de prendre le dessus, de ne pas abandonner. Je suis certaine que si une nonne d’un niveau aussi moyen et ordinaire que moi a pu le faire, n’importe quelle nonne peut le faire, si seulement elle tient bon.
Comme le bouddhisme se répand tout doucement et que, espérons-le, il prend racine en Occident, nous avons besoin de plus de moines et de nonnes ayant fait des études approfondies et ayant débattu les textes bouddhiques et qui sont capables, sans avoir besoin de passer par un(e) interprète, de transmettre leur savoir à d’autres Occidentaux. De plus, sans une bonne connaissance des enseignements bouddhiques, il est très difficile de s’engager dans une pratique valable.

Guéshé Wangmo prenant la parole à la cérémonie de remise de diplôme de guéshé rimé, avril 2011, Dharamsala, Inde. Avec l'aimable autorisation de Guéshé Kelsang Wangmo.
En fait, on ne devrait pas considérer l’étude du bouddhisme comme étant séparée de la pratique spirituelle, mais comme en faisant partie intégrante. De nombreux guéshés expliquent que l’étude et le débat sont comme la méditation analytique, dans le sens où l’on écoute les enseignements, on les contemple au cours du débat et immédiatement on fait l’effort de se familiariser avec eux de façon à pouvoir les intégrer dans notre vie quotidienne.
Maintenant que le programme de guéshé est terminé, à quoi consacrez-vous votre temps ?
Même maintenant que j’ai fini le programme d’étude, je passe encore une grande partie de mes journées à lire les textes. Parfois je revois ce que j’ai étudié et parfois je lis des textes que je n’ai pas eu la possibilité de lire auparavant. J’écoute aussi des enseignements, je vais voir mes professeurs pour leur poser des questions, etc.
Il y a quelques années, j’ai commencé à enseigner les soutras de l’Abhisamayaalamkara/ Prajnaparamita en anglais. Tous les printemps et tous les automnes, j’enseigne à un groupe d’Occidentaux pendant environ deux mois à l’Institut de dialectique, couvrant graduellement tous les sujets à la manière dont ils sont couverts dans les institutions monastiques. Cependant, comme il n’y a pas beaucoup de matériel disponible sur ce sujet particulier, je passe beaucoup de temps à traduire des morceaux de textes et à préparer des polycopiés. Chaque année au printemps, j’enseigne aussi la philosophie bouddhique à un groupe d’étudiants de l’Université d’Emory aux Etats-Unis qui participent à un programme d’étude à l’étranger à l’Institut de dialectique.
Enfin, je voudrais bien aussi faire une longue retraite.

Guéshé Wangmo servant d’interprète pour Dagri Rinpoché, Tushita Meditation Centre, McLeod Ganj, Inde, juin 2012. Avec l'aimable autorisation de Guéshé Kelsang Wangmo.
Est-ce que vous avez enseigné à Tushita Meditation Center, ou est-ce que vous le ferez ?
Au cours des vingt dernières années, j’ai ressenti une très forte connexion avec Tushita Meditation Center, car c’est le premier centre bouddhiste où j’ai reçu des enseignements du Dharma. Ces dernières années, j’ai parfois donné de courts enseignements à Tushita et j’ai traduit pour certains lamas pendant les initiations. Récemment, Lama Zopa Rinpoché s’est rendu à Tushita et j’ai eu la grande chance de recevoir certains de ses enseignements et d’avoir une audience avec lui. Je n’avais pas vu Rinpoché depuis 1991 et le fait d’être en sa présence m’a profondément émue. C’est comme si tout ce que j’ai appris au cours de mes études prenait vie sous la forme de sa personne.
A ce moment-là, l’intendant de Rinpoché, le vén. Roger Kunsang, m’a demandé d’aller enseigner dans l’un des centres de la FPMT. Cependant, comme je me sens très engagée à servir l’Institut de dialectique, qui a été d’un si grand soutien et m’a témoigné tant de bonté, je ne peux pas quitter Dharamsala pour l’instant. C’est pourquoi j’ai décidé d’offrir mes services à Tushita, où la vén. Kunphen projette d’organiser un cours sur l’esprit, c’est-à-dire Conscience et connaissance (tib. lo rig), l’année prochaine.
Est-ce que vous avez pensé en commençant à étudier le Dharma que l’enseignement serait quelque chose que vous aimeriez faire ?
Quand j’ai commencé à étudier le Dharma, je ne pensais pas beaucoup à ce que je voudrais faire ensuite. Tout ce que je voulais, c’était d’en apprendre davantage sur cette philosophie unique dans son ampleur et sa profondeur.
Colophon : Article de Mandala magazine, traduit par le Service de traduction francophone de la FPMT, septembre 2012.
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